Productivité du travail par heure travaillée des arts, spectacles et activités récréatives; autres activités de services aux ménages (croissance moyenne par an en %)

c) Anatomie du ralentissement de la productivité en France depuis 2005
Selon le Conseil d’analyse économique (CAE), l’impression d’une productivité restée forte en France jusqu’en 2019 s’explique par un biais dans la composition de la population employée( https://www.cae-eco.fr/cap-sur-le-capital-humain-pour-renouer-avec-la-croissance-de-la-productivite) : le sous-emploi des moins qualifiés par rapport aux pays voisins. Les intégrer, à l’image d’autres pays, au marché du travail fait baisser mécaniquement la productivité. L’étude du CAE tient compte de ce biais et aboutit à une baisse relative de la productivité par rapport à l’Allemagne (d’environ 5%) et aux États-Unis (de 7%) entre 2003 et 2022.
Les effets de composition au sein de la population employée demandent une attention particulière car ils peuvent biaiser les comparaisons de productivité du travail : le sous-emploi des moins qualifiés en France par rapport à nos voisins crée l’illusion d’une productivité supérieure. Une hausse du taux d’emploi d’un point de pourcentage réduit la productivité du travail de 0,5 %. En mesurant la productivité des personnes au chômage ou inactives en fonction de leur niveau de diplôme, une autre étude de la Direction générale du Trésor (DGT) estime que si le taux d’emploi de la France augmentait de 10 points, la productivité diminuerait de 2 % environ. On peut donc estimer que le biais de productivité est de l’ordre de 0,2 à 0,5 par point d’emploi, soit 0,35 en moyenne Le taux d’emploi des 15-64 ans en France étant de 10 points en dessous de l’Allemagne (65 % contre 75 %),.
Les auteurs calculent l’évolution de la productivité ajustée en supposant un biais de 0,35 (au milieu des deux estimations ci-dessus) depuis 2005, soit une perte de 4 points par rapport à l’Allemagne et 6 points par rapport aux États-Unis. Autrement dit, la productivité du travail mesurée baisserait donc de 2 à 5 % si la France atteignait le taux d’emploi de l’Allemagne. Le graphique suivant présente la productivité du travail ajustée – relativement à l’Allemagne et les États-Unis – en supposant ce biais de 0,35 et en utilisant les données harmonisées de l’OCDE pour mesurer les taux d’emploi, disponible à partir de 2003 pour la France et 2005 pour l’Allemagne.
En 2023, le nombre de personnes employées âgées de 20 à 64 ans dans l’UE s’élevait à 195 708 000, soit 75,3 % de l’ensemble des personnes de la tranche d’âge correspondante. Le taux d’emploi dans six pays de l’UE a dépassé 81 % en 2023 : les Pays-Bas arrivent en tête avec 83,5 %, suivis de la Suède (82,6 %), de l’Estonie (82,1 %), de la Tchéquie et de Malte (81,7 %) et de l’Allemagne (81,1 %). En revanche, la Roumanie (68,7 %), la Grèce (67,4 %) et l’Italie (66,3 %) ont des taux d’emploi inférieurs à 70 %. Ce taux d’emploi était de 74,4% en France soit plus que 7 points en dessous de l’Allemagne du fait des créations d’emplois sous-qualifiés importantes en France. Ainsi l’analyse du CAE s’applique en partie grande partie à la période 2019-2023.
Selon le CAE, la baisse relative de la productivité française par rapport à d’autres pays dont les États-Unis entre 2004 et 2019 a réduit le PIB d’environ 5,8 points. Ceci représente un manque à gagner pour le PIB d’environ 140 milliards d’euros en 2019, soit environ 65 milliards de recettes fiscales avec un taux de prélèvements obligatoires de 46 %, c’est-à-dire le même ordre de grandeur que le budget annuel du ministère de l’Éducation nationale (52 milliards d’euros en 2019, hors contributions aux pensions de l’État) et le service de la dette (40 milliards d’euros en 2019). Le décrochage de la productivité en France entraîne donc des conséquences importantes pour l’activité économique et les finances publiques en particulier depuis 2019.
Productivité du travail ajustée en France du taux d’emploi des États-Unis et de l’Allemagne
V – … MAIS UN PHÉNOMÈNE GLOBAL
La productivité est mesurée en fonction des deux facteurs de production, le capital et surtout le travail [6] https://www.vie-publique.fr/eclairage/298437-productivite-ou-en-est-la-france-en-2025.
Elle se mesure :
- en nombre de produits qu’une unité du facteur travail peut produire ;
- en valeur (elle tient compte du prix de la production) ;
- par heure de travail (le volume de production qui résulte en moyenne d’une heure de travail) ;
- par tête (c’est la production annuelle par actif occupé).
La productivité du travail dépend de la qualification des salariés, de leur motivation, de l’organisation du travail, mais également du capital utilisé. Sur le long terme, la croissance est très largement liée à l’évolution de la productivité (elle-même liée au progrès technique et aux innovations), mais également du taux d’emploi, de la durée du travail, de la population.
La relation entre productivité et emploi n’est pas univoque. Une même production réalisée avec moins de main d’œuvre atteste d’une meilleure productivité. À l’inverse, la hausse de l’emploi est susceptible de diminuer la productivité moyenne de l’économie (notamment à cause de l’intégration de personnes plus éloignées du monde de travail). Pour autant, il ne faut pas non plus surestimer l’effet négatif à court terme de l’emploi sur la productivité. Une croissance riche en emplois a des effets positifs sur les comptes de la sécurité sociale et les recettes fiscales. Et, à moyen terme, les nouveaux entrants sur le marché du travail peuvent gagner en efficacité.
En 1987, l’économiste Robert Solow formulait ce qui est devenu le « paradoxe de Solow » : « Vous pouvez voir les ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de la productivité« . Dès le milieu des années 1970 un ralentissement de la productivité du travail s’observe dans l’ensemble des économies développées. Il s’est même accéléré depuis la sortie de la crise financière de 2008 et concerne l’ensemble des indicateurs utilisés : indicateurs de productivité apparente (qui ne tient compte d’un seul facteur) du travail, du capital et indicateurs de productivité totale des facteurs.
Variation annuelle de la productivité globale en zone euro et aux États-Unis entre 1890 et 2015 en %
Les économistes expliquent difficilement ce ralentissement. Il s’avère que les nouvelles technologies du numérique apportent moins, ou moins facilement, des gains de productivité que les anciennes inventions, telles la machine à vapeur ou l’électrification. La liste des hypothèses formulées est longue, voici les plus couramment évoquées :
- facteur temps : la diffusion des effets des innovations est lente. Comme l’électricité et l’invention de l’ampoule qui ont mis du temps à se diffuser, les technologies du numérique nécessiteraient plus de temps avant d’augmenter la productivité ;
- problème de mesure : aux difficultés de mesure comme la juste prise en compte de l’amélioration de la qualité des nouveaux équipements s’ajouterait une harmonisation toujours insuffisante des approches comptables au niveau international ;
- politiques monétaires : la surabondance de liquidités dans le cadre de la longue période de l’assouplissement quantitatif après 2008 (avec des taux parfois négatifs) aurait permis à des firmes peu productives d’emprunter et de survivre, pesant ainsi sur la productivité globale ;
- manque de concurrence : la baisse des gains de productivité pourrait être liée à un déficit de concurrence dans de nombreux secteurs, dominés par de très grandes firmes, moins incitées à innover et améliorer leur productivité ;
- recul du secteur industriel : l’industrie enregistre traditionnellement des bonnes performances en matière de productivité. Un recul de ce secteur serait ainsi un facteur qui pèse sur la productivité ;
- problème de compétence : le niveau moyen de compétence de la population, y compris des managers, serait insuffisant pour exploiter le potentiel de la révolution numérique. Les résultats des élèves dans les évaluations PISA semblent soutenir cette hypothèse ;
- inégalité croissante entre entreprises : les nouvelles technologies augmenteraient l’écart entre les entreprises les plus productives et les moins productives (touchées par une stagnation), ce qui pèserait sur la productivité globale.
1/ Un rebond inégal de la productivité par tête
Après une chute sévère en 2020 liée à la pandémie de Covid-19, la productivité apparente du travail a ensuite renoué avec la croissance pour la zone euro, et plus spécifiquement les grandes économies européennes à l’exception de la France, ainsi que pour les États-Unis. Cependant, si l’économie états-unienne a rattrapé ses pertes, ce n’est pas le cas des économies européennes, à l’exception de l’Italie et du Royaume- Uni. Plus particulièrement, la France, l’Allemagne et l’Espagne – tout comme la zone euro dans son ensemble – ont vu leur productivité par tête décrocher par rapport à la tendance pré-Covid. L’Allemagne a à peine atteint en 2023 son niveau de 2019 avant de connaître un retour à la baisse, baisse constatée également dans les autres économies européennes hormis en France où la productivité par tête stagne. De ce fait, la France n’a toujours pas retrouvé son niveau de productivité par tête de 2019. En 2023, celui-ci y était de 3,5 % inférieur à ce qu’il était en 2019. À l’inverse, l’Italie et le Royaume- Uni affichent une meilleure performance : même si leur productivité par tête est repartie à la baisse, ce sont les seules économies européennes à avoir dépassé le niveau d’avant la crise sanitaire [6] (https://www.strategie-plan.gouv.fr/files/files/Publications/2025/2025-04-14%20-%20CNP%20-%20Rapport/CNP-2025-Cinquième-Rapport-15avril.pdf).
Ainsi, comme le montre le graphique suivant, en 2023 la productivité apparente du travail par tête excède son niveau de 2019 de 1,1 % en Italie et de 0,6 % au Royaume-Uni, tandis que l’Allemagne, l’Espagne et la France se situent respectivement 0,6 %, 1,3 % et 3,5 % sous leur niveau de 2019. Par contraste, les États-Unis n’ont connu aucun décrochage. Non seulement le rythme tendanciel de croissance était déjà supérieur à celui des économies européennes depuis 2009, et s’est accéléré au lendemain de la crise du Covid-19 – passant d’un taux de croissance annuel moyen de 0,9 % sur la période 2010-2019 à 1 % sur la période 2019-2023 –, mais la productivité par tête états-unienne se situe désormais 5,3 % au-dessus de son niveau de 2019.
Les variations de la productivité apparente du travail par tête en 2023 confirment les performances relatives des pays depuis 2019 : après un rattrapage partiel en 2021 (+ 4,2 % après une chute de 7,4 %), la productivité par tête en France a très peu évolué (+0,2 % en 2022 et -0,1 % en 2023). Étant donné la mauvaise performance des autres grandes économies européennes, qui affichent toutes un recul en 2023, la France est, pour cette année-là, le pays pour lequel elle recule le moins. À titre de comparaison, le recul a été 1 % dans la zone euro. Ce constat est néanmoins à mettre en perspective avec la croissance de 0,3 % observée aux États-Unis.
Productivité par tête (indice base 100 en 2019
2/ Une évolution de la productivité horaire contrastée
Le constat est légèrement différent en ce qui concerne la productivité apparente du travail par heure travaillée. Premièrement, pour des raisons comptables, on ne retrouve pas la chute liée à la crise du Covid-19 en 2020 pour les économies européennes. En raison du confinement et du chômage partiel, une grande partie des travailleurs s’est retrouvée toujours employée mais sans participer à la production, c’est-à-dire sans effectuer d’heures : le nombre d’emplois est donc resté stable, pour une production qui s’est effondrée, tandis que les heures travaillées ont également chuté, ce qui explique la relative stabilité de la productivité horaire des économies européennes.
Ensuite, l’Allemagne et l’Espagne, dont la productivité par tête était inférieure en 2023 à son niveau de 2019, ont une productivité horaire supérieure en 2023 à son niveau de 2019, respectivement de 1,6 % et 1,4 %. À l’inverse, la productivité horaire en Italie, après l’avoir dépassé, est redescendue sous son niveau de 2019 à hauteur de 0,3 %, alors qu’en termes de productivité par tête, l’Italie est la seule économie avec le Royaume-Uni à se situer au-dessus de son niveau de 2019.
Cependant, en ce qui concerne les États-Unis et la France, le constat reste le même : alors que les États-Unis connaissent une accélération de la productivité horaire, celle- ci s’établissant en 2023 à un niveau supérieur de 7,6 % à celui de 2019, la France connaît un déclin puis une stagnation de sa productivité horaire, se situant en 2023 à 2,4 % sous son niveau de 2019. En effet, pour les États-Unis, la croissance de la productivité horaire a atteint 3,1 % en 2023 par rapport à 2022, tandis qu’en France cette croissance n’était que de 0,2 %. L’Espagne (+0,6 %) affiche la meilleure performance des grandes économies européennes. De fait, comme pour la productivité par tête, la majorité des autres grandes économies européennes ont connu un recul de leur productivité horaire entre 2022 et 2023, allant de -0,4 % pour le Royaume-Uni à -1,4 % pour l’Italie (graphique suivant).
Productivité horaire (indice base 100 en 2019)
3/ Une hétérogénéité entre pays liée au temps travaillé mais aussi au taux d’emploi
Selon que l’on observe la productivité apparente du travail par tête ou par heure travaillée, le constat peut être très différent. De fait, dans la mesure où la productivité du travail correspond au ratio de la valeur ajoutée par la quantité de travail effectué, la mesure de ce dernier peut jouer un rôle dans l’évolution de la productivité du travail. À cette fin, Garnier et Zuber (2023) mettent en lumière la contribution de la progression du taux d’emploi au recul de la productivité française. Le taux d’emploi rapporte le nombre de personnes en emploi à la population totale. Dans U.E. des 27 pays ce taux est de 70,8 % en 2024 pour les 15–64 ans en emploi. En France il est de 68,8% en 2024 et même de 69,3% en 2025 (graphique suivant).
Taux d’emploi des 15-64 ans en France depuis 1975 en %
Défendant que « une économie où seuls les individus les plus qualifiés seraient employés (les autres étant inactifs ou au chômage) serait faussement plus “productive” que les autres », ils proposent de ne plus rapporter le PIB à la seule population employée ou au total des heures travaillées, mais à la population en âge de travailler. Cette nouvelle mesure change le constat : de celui d’un recul de la productivité horaire française (-1,1 % par an entre fin 2019 et mi-2023), on passe à celui d’une légère augmentation de la production par personne en âge de travailler (+0,4 % par an sur la même période), mettant ainsi en lumière l’effet des évolutions de l’emploi et par conséquent du total des heures travaillées sur les variations de la productivité apparente du travail française. En corrigeant ainsi la mesure de la productivité apparente du travail, la spécificité française disparaît, reflétant le rôle joué par la hausse de l’emploi.
Le graphique suivant illustre le rôle joué par les variations des heures travaillées par travailleur, qui expliquent l’écart entre la productivité par tête et la productivité horaire. Ainsi, entre 2019 et 2023 la France connaît un net recul de la productivité apparente du travail, quelle que soit la mesure de productivité considérée. Du fait du recul des heures travaillées par travailleur sur la période (-1,1 %), la productivité horaire diminue moins que la productivité par tête.
Pour l’Allemagne et l’Espagne, ce phénomène explique que les deux mesures de la productivité n’évoluent pas dans le même sens. Pour les États-Unis et le Royaume- Uni, c’est le recul du temps de travail (respectivement -2,3 % et -0,9 %) qui explique la croissance de la productivité apparente du travail. Celle-ci apparaît plus forte lorsqu’on la rapporte aux heures travaillées que lorsqu’elle est rapportée aux actifs occupés. Enfin, l’Italie est le seul pays du champ d’étude pour lequel les heures travaillées par travailleur augmentent sur la période (+1,4 %). Par conséquent, alors que la productivité par tête croît sur la période, la productivité horaire diminue.
En définitive, la hausse du temps travaillé par travailleur fait plus que compenser la hausse de la productivité par travailleur. À l’inverse, dans les autres économies présentées dans le graphique suivant, c’est l’évolution du temps de travail qui accroît l’efficacité productive des travailleurs. La productivité des travailleurs rapportée au temps passé à travailler est plus grande que la productivité par têt
Contribution de la variation des heures travaillées par travailleur sur la mesure de la productivité apparente du travail : évolution entre 2019 et 2023 (en %) 
VI – LES FACTEURS DE CE FLÉCHISSEMENT DEPUIS 2019
Plusieurs causes ont été avancées dans la littérature pour expliquer le décrochage européen, comme les différences en matière de prix de l’énergie et d’orientation des politiques budgétaires, ou plus structurellement, les écarts d’investissement en recherche et développement (R&D) et en actifs immatériels, ou bien encore le niveau de régulation, pouvant être notamment le reflet de préférences différentes en matière de tolérance au risque. Ces problématiques étant largement communes à l’ensemble des pays européens, cette rupture de tendance observée en moyenne chez nos voisins, quelle qu’en soit sa cause, explique une partie du ralentissement français. Ici on reprend les analyses de la publication cu Conseil national de productivité (CNP) https://www.strategie-plan.gouv.fr/files/files/Publications/2025/2025-04-14%20-%20CNP%20-%20Rapport/CNP-2025-Cinquième-Rapport-15avril.pdf.
Il est aussi intéressant de voir quelles branches de l’économie sont concernées par la baisse (ou à la hausse) de la productivité horaire du travail. Les trois branches contribuant le plus fortement à la perte de productivité apparente de fin 2019 au premier trimestre 2024. sont le commerce, à hauteur de -1 point de pourcentage (pp), suivi de la construction (-0,9 pp) et des autres branches industrielles, dont la contribution est plus modique, à -0,3 pp. En revanche, parmi les contributeurs positifs à la productivité apparente du travail totale, on retrouve en premier lieu, avec +0,3 pp, les services aux entreprises, qui représentent 15 % de l’emploi total et dont la productivité apparente du travail est en hausse de 2,1 % sur la même période. Vient ensuite la branche « information-communication » (+0,2 pp), dont l’amélioration de la productivité apparente du travail par tête est pourtant plus importante (+6,2 % entre fin 2019 et le premier trimestre 2024). Cela s’explique par le poids plus faible de cette branche (3 % de l’emploi) relativement aux services aux entreprises. par tête au quatrième trimestre 2019
1/ Le cycle conjoncturel explique en partie la baisse de productivité
Parmi les facteurs d’explication possibles de ce ralentissement de la productivité apparente du travail, il y a d’abord le facteur conjoncturel, comme en témoigne le taux d’utilisation des capacités de production.
Après avoir fortement chuté lors de la crise en 2020, le taux d’utilisation des capacités de production est remonté dans tous les pays à la fin de la période de confinement. Aux États-Unis, il surpasse ainsi dès la mi-2022 les niveaux atteints en 2019, avant de reculer ensuite et se stabiliser à un niveau encore élevé. En France et dans la zone euro, le taux d’utilisation des capacités retrouve son niveau d’avant-crise au même moment, avant de décroître également. Les niveaux atteints dans les pays européens (et dans la zone euro dans son ensemble) à la fin de 2023 et du premier trimestre 2024 étaient tous inférieurs de plus d’un point (Italie, Espagne) à près de 3 points (Allemagne, France) à leur niveau de fin 2019. Selon Askenazy (2024), sur l’ensemble du décrochage de productivité du travail en France par rapport à sa tendance d’avant-crise, environ 1 point est commun à l’ensemble des pays européens et peut s’expliquer par des facteurs partagés.
En France après un rattrapage consécutif à une forte chute de l’activité liée aux périodes de confinement lors de la crise du Covid-19 en 2020, le taux d’utilisation des capacités de production dans l’agriculture et l’agroalimentaire diminue depuis le dernier trimestre 2022. Après une légère remontée en 2023, ce taux est reparti à la baisse en 2024, atteignant les 77,2 % en juin 2024, en dessous des 81,6 % atteints en 2021, et des 79 % de février 2020, à l’aube de la crise. À titre de comparaison, la moyenne du taux d’utilisation des capacités de production dans l’agriculture et l’agroalimentaire entre 2010 et 2019 était de 79 %, soit près de 2 points de pourcentage de plus que la situation en juin 2024.
Il en va de même pour l’industrie, où la baisse est plus prononcée encore. Après un rattrapage similaire en 2021 à la suite de la chute de 2020, le taux d’utilisation des capacités de production est reparti à la baisse à compter de 2022. Par contraste avec l’agriculture, cette baisse est continue et atteint 5,5 points entre 2022 et 2024, le taux d’utilisation des capacités de production se situant à 74,5 % en juin 2024, bien en dessous des 77,9 % de moyenne entre 2010 et 2019.
Toutefois, cette composante conjoncturelle n’explique pas à elle seule les évolutions de la productivité de ces secteurs, mais elle en représente un des facteurs. Par ailleurs, cette baisse du taux d’utilisation des capacités de production n’est pas spécifique à la France. Il y a donc une spécificité française dans le décrochage de la productivité du travail depuis 2019 qui va au-delà de sa composante conjoncturelle. En outre, comme le secteur de l’industrie est composé de branches aux situations hétérogènes, il est utile d’examiner les évolutions de la productivité apparente du travail par tête en France à un niveau plus détaillé.
La France n’est pas le seul pays européen pour lequel la productivité apparente du travail décroche par rapport à sa tendance pré-Covid. C’est probablement en partie lié au tassement de l’activité, ainsi qu’en en témoigne l’évolution du taux d’utilisation des capacités de production commune à la plupart des pays européens discutée précédemment. Askenazy et al. (2024) estiment la perte de productivité du travail commune à la France et ses principaux partenaires européens à 1 point de pourcentage (par rapport à la tendance de 2011-2019, que ces auteurs utilisent comme référence). Au-delà de ce choc commun à tous les pays européens, il y a donc bien une spécificité française dans le décrochage de la productivité apparente du travail.
Taux d’utilisation des capacités de production (en %) : Europe et États-Unis
2/ Le sous-investissement en capital et en R & D : principal responsable de la faiblesse de la productivité européenne par rapport aux États-Unis
Plusieurs études récentes se sont penchées sur ce décrochage de la productivité du travail en Europe depuis la pandémie de Covid-19. Parmi elles, celle menée par Bock et al. (2024) de l’OFCE s’intéresse aux moindres gains de productivité en Europe par rapport aux États-Unis. Les auteurs expliquent ceux-ci par « une moindre intensité capitalistique en matériel des technologies de l’information et des communications (TIC) d’une part, et en actifs immatériels d’autre part ». À titre d’exemple, en 2019 la quantité de capital en TIC par emploi est cinq fois supérieure aux États-Unis par rapport à l’Europe, et trois fois supérieure en ce qui concerne le capital immatériel par emploi. Ces écarts ont pu induire au moins une partie du récent décrochage européen dans la mesure où « ces écarts béants en 2019 ne l’étaient pas autant en 2000 » . Mais, comme le soulignent Bock et al. (2024), ce gap d’investissement qui se cache derrière l’écart de productivité européen par rapport aux États-Unis ne date pas de 2019, mais est beaucoup plus ancien (voir page PIB mondial pays).
En ce qui concerne la R&D, Bergeaud (2024) met surtout en avant une politique d’innovation inadéquate, caractérisée par un sous-investissement dans la recherche et développement (R & D) de la part des entreprises européennes et une spécialisation dans la « middle-tech » plutôt que dans la « high-tech », porteuse de davantage de gains de productivité. Le sous-investissement européen dans la R & D se manifeste par un écart de taux d’investissement en R & D rapporté au PIB de près de 1 point entre l’Union européenne (avec 2,3 % en 2021) d’un côté et les États-Unis de l’autre (voir page Comptes de recherche développement). Quant à la spécialisation européenne dans la « middle-tech », comme l’automobile, la chimie et les transports, plutôt que la « high-tech », comme les logiciels, les ordinateurs et les biotechnologies, elle est visible dans la structure des investissements : plus de 50 % de l’investissement en R & D des entreprises européennes était situé dans le secteur « Fabrication de produits électroniques et optiques, d’équipements électriques, de véhicules automobiles et d’autres équipements de transport », contre seulement 30 % aux États-Unis. À l’inverse, seulement 9 % de l’investissement des entreprises européennes en R & D concernait les TIC, contre 27 % aux États-Unis. C’est ce qu(on peut qualifier de middle tech trap, correspondant à la spécialisation des entreprises européennes dans des technologies à plus faibles gains de productivité. Enfin, Bergeaud souligne également un manque de collaboration entre l’écosystème universitaire et les entreprises, ainsi qu’un système financier européen plus frileux qu’aux États-Unis à soutenir les innovations à haut risque, l’industrie du capital-risque y étant sous-développée.
3/ En France, la productivité apparente du travail par tête de certaines branches reste bien en deçà de son niveau pré-crise
Si l’on compare le premier trimestre 2024 au dernier trimestre 2019, la productivité horaire du travail a diminué de 0,9 %. Examiner le détail au niveau des branches le niveau d’agrégation « A17 », permet de mieux appréhender l’évolution de la productivité apparente du travail, et d’identifier les facteurs qui contribuent à sa baisse sur la période 2019-2024. Notamment, les branches de l’énergie (-14,1 % entre la fin 2019 et le premier trimestre 2024), de la construction (-13,4 %) et du commerce (-7,8 %) sont celles qui affichent un plus fort recul de la productivité sur la période. Parmi les explications potentielles, il y a certainement l’impact de l’arrêt de certaines centrales nucléaires pour l’énergie et la baisse d’activité pour le secteur de la construction (dans un contexte de ralentissement de cette branche).
À l’inverse, hormis la branche « cokéfaction et raffinage », très volatile et dont le poids dans la valeur ajoutée totale est très faible (moins de 0,1 %), les branches de l’information-communication (+6,2 %), de l’agriculture (+3,8 %), des matériels de transport (+2,7 %) et des services aux entreprises (+2,1 %) sont celles qui affichent la meilleure performance en matière de productivité apparente du travail entre le dernier trimestre 2019 et le premier trimestre 2024. Avec l’hébergement-restauration (+0,7 %), ces six branches sont les seules sur dix-sept à afficher une évolution positive sur la période.
Pour savoir quel est l’impact réel de chacune de ces branches sur la productivité de l’ensemble de l’économie, il faut pondérer les variations de celles-ci par leur poids dans l’économie (que ce soit en matière d’emploi, de valeur ajoutée). De fait, une forte variation au sein d’une petite branche, comme pour la branche « cokéfaction et raffinage », aura un effet moindre qu’une plus petite variation dans une branche importante de l’économie, comme le commerce.
4/ La construction et le commerce sont les plus gros contributeurs au recul de la productivité
Pour obtenir la contribution de chaque branche au décrochage de la productivité apparente du travail de l’ensemble de l’économie, on pondère donc les variations de productivité par l’emploi (Encadré suivant).

a) L’effet intra – branche donne la contribution des évolutions de performance des branches
Le graphique suivant présente la contribution intra – branche de chacune des branches à l’évolution de la productivité apparente du travail de l’ensemble de l’économie. Les deux branches contribuant le plus fortement à la perte de productivité apparente sont donc le commerce, à hauteur de 1 point de pourcentage, suivi de la construction (-0,9 point de pourcentage). Parmi les contributeurs positifs à l’évolution de la productivité apparente du travail totale, les services aux entreprises – qui représentent 15 % de l’emploi total et dont la productivité apparente du travail est en hausse de 2,1 % sur la même période de fin 2019 au premier trimestre 2024 – sont les plus importants, à hauteur de 0,3 point de pourcentage. C’est plus que la branche « information-communication » (+0,2 point de pourcentage), dont la hausse de la productivité apparente du travail par tête est pourtant plus importante (+6,2 %). Cela s’explique par un poids plus faible de cette branche (3 de l’emploi total) par rapport à celle des services aux entreprises. De même, alors que la branche « information-communication » a connu une évolution de sa productivité apparente du travail de même ampleur que celle du commerce, sa contribution est là encore moins importante car son poids dans l’emploi total est inférieur (3 % contre 15 %).
On comprend donc que les gains de productivité agrégés seront d’autant plus importants que des branches ayant un poids important dans l’emploi total gagnent en productivité et inversement. La contribution des services aux entreprises et du commerce à l’évolution de productivité globale est d’autant plus importante que ces branches représentent une part très significative de l’emploi total. Inversement, les évolutions de productivité des matériels de transport et des services immobiliers ont peu d’effet sur la productivité apparente du travail globale, en raison de leur faible part dans l’emploi total.
Contribution de l’effet intra – branche à l’évolution de la productivité apparente du travail par tête de l’ensemble de l’économie française entre le quatrième trimestre 2019 et le premier trimestre 2024 (en %)
Effet intra – branche : évolution de la productivité par tête des branches entre le quatrième trimestre 2019 et le premier trimestre 2024, rapportée à leur poids dans l’emploi total au quatrième trimestre 2019
b) L’effet inter-branches reflète l’effet de composition sectorielle par l’emploi
La méthode de décomposition détaillée dans l’Encadré précédent permet également de distinguer, dans la contribution de chaque branche, ce qui est attribuable à l’évolution de la productivité pondérée par l’emploi (effet productivité intra-branche) et ce qui est attribuable à un effet de structure lié aux mouvements de l’emploi entre les branches (effet emploi inter-branches). En effet, si des branches à haut niveau de productivité perdent du poids dans l’emploi, ou si des branches à faible productivité gagnent du poids dans l’emploi, les deux phénomènes étant souvent liés, alors l’effet sur la productivité de l’ensemble de l’économie sera négatif.
Des branches à haut niveau de productivité comme les matériels de transport, l’énergie ou encore l’information-communication voient leur importance dans l’emploi total diminuer, tandis que des branches ayant un niveau de productivité plus faible comme l’hébergement-restauration prennent de l’importance dans l’emploi total. Il en résulte un effet de composition sectorielle négatif : l’économie dans son ensemble est moins productive car les branches productives sont moins importantes, tandis que les branches peu productives prennent du poids.
Effets de structure : évolution du poids dans l’emploi des branches entre le quatrième trimestre 2019 et le premier trimestre 2024, rapportée à leurs niveaux de productivité

c) Des branches particulières expliquent la baisse de la productivité ou son infléchissement entre 2019 et 2024
1 – Le commerce
La branche contribuant le plus – négativement – à l’écart global de productivité est donc le commerce, à hauteur de -1,4 point. C’est surtout lié à un recul de la valeur ajoutée de cette branche (environ 1 point sur 1,4), en second lieu en raison d’un supplément de dynamisme de l’emploi, y compris l’alternance.
Ce recul de la valeur ajoutée dans le commerce peut être relié aux transformations en cours dans ce secteur, notamment la réorientation de la demande des ménages. Les volumes de consommation de certains produits fortement distribués par le commerce, en particulier les biens alimentaires, ont en effet baissé. De plus, le secteur est aussi marqué par le développement du commerce en ligne, un changement s’avérant en partie pérenne après la réouverture de l’économie post crise sanitaire . Des emplois excédentaires peuvent se maintenir durant la période de transition, un effet accru par le soutien public durant la crise sanitaire, qui a pu retarder des défaillances. Cela étant, les défaillances sont depuis reparties à la hausse et l’emploi salarié a en effet d’ores et déjà commencé à se replier dans le commerce de détail : début 2024, il diminue de 0,3 % sur un an.
Néanmoins la mesure de l’activité en volume dans la branche commerce est incertaine (voir page Mesure des volumes et des prix). Il n’existe en effet pas d’indicateur direct de prix du service de commerce. La baisse de volume d’activité de commerce retracée par les comptes nationaux reflète dès lors celle des volumes de produits consommés, laquelle renvoie à des baisses de « quantité » mais aussi de « qualité », par exemple l’achat de biens alimentaires d’une gamme inférieure. Cette approche conventionnelle de proportionnalité entre le service de commerce rendu et les volumes de produits, assez plausible en hypothèse générale, pourrait être moins robuste au cas d’espèce. Elle est dans tous les cas neutre sur le PIB : si un déflateur moins dynamique était retenu, cela augmenterait la valeur ajoutée dans le commerce mais diminuerait d’autant celle des autres branches. Au total, compte tenu de cette incertitude, un effet de rétention dans le commerce peut être appréhendé avec une fourchette large, entre 0 et au plus 1 point. Mais il semble plus vraisemblable qu’il soit d’un ordre de grandeur comparable à celui estimé dans l’aéronautique et l’énergie, soit 0,3 à 0,4 point de PIB.